Je viens de m’apercevoir que j’écrivais en hiver. C’est curieux. Le fait est que non seulement j’écris en hiver, mais j’écris aussi pour l’hiver. J’ai besoin de ressentir pleinement une certaine sensation. Cette sensation que l’on ressent lorsque l’on habite une vieille maison mal chauffée, assis dans un fauteuil moelleux, au coin du feu, un plaid sur les jambes. J’entends presque le tic-tac d’une comtoise rythmer le court du temps. Je m’imagine dans un tricot de laine fait à la main, de ceux qui ont de gros boutons marrons. J’entends le crépitement du feu. De temps en temps, une explosion miniature provoque une gerbe d’étincelles dans l’âtre. L’odeur que dégage la cheminée emplis mes narines. Voilà que s’y mêle celle des châtaignes grillées, que l’on déguste tout juste sorties de la poêle à trous rouillée.
Serais-je donc un jeune vieux ? Je rêve d’une vie de retraité alors que je n’ai qu’à peine trente ans. Je rêve de cette vie d’autre fois. De ce rythme de vie imposé par les saisons. J’ai envie de me lever le matin dans une maison froide, d’avoir à raviver les braises dans une épaisse robe de chambre avant de pouvoir m’attabler devant un de ces bols en terre cuite émaillée dans lequel le café n’est bon que s’il est mélangé à de la chicorée et que des yeux de beurre fondu de forme à sa surface à force de trempage de tartines. Des tartines coupées dans une baguette vieille de 2 jours mais que l’humidité ambiante a laissée molle, caoutchouteuse même. Et ce beurre fermier qui n’est jamais dur…
Débarbouillé en vitesse dans une salle de bain à 15°C, je me vois sortir dans la cour, accueilli par deux bâtards, pour aller au jardin ou à la cave récupérer deux ou trois pommes de terre, quelques carottes et poireaux. Je ressens les brins d’herbe se briser sous ma semelle à mesure que je les écrase sur une terre gelée, me dirigeant vers un poulailler ou je ramasse les trois œufs que des poules bientôt trop vieilles pour pondre auraient aimé couver. Après avoir déposé ma récolte en cuisine, je vais à l’atelier pour bricoler un peu, réparer un outil, affûter une lame. Un atelier si exigu qu’au bout un quart d’heure mon corps suffit à le chauffer assez pour que j’y travailles en T-shirt.
En fin de matinée, je m’en vais retrouver les légumes rentrés plus tôt. Lavage, épluchage, les épluchures finiront au fumier. Je les mets à cuire sur la cuisinière à bois qui chauffe aussi la pièce avec quelques morceaux de viande sortis d’un congélateur dont les ressources s’amenuisent au fur et à mesure que la saison avance. Le déjeuné du jour sera fait d’une omelette et de pommes de terre sautées. Le dîner mijotera sur la cuisinière tout le reste de la journée. J’imagine que l’après-midi devrait être remplis en fendant quelques bûches, en rafraîchissant la litière d’une chèvre laitière ou par une partie de cartes avec quelque voisin.
La soirée commence avec le dîner en tête à tête avec une animatrice des informations régionales de 36 centimètres de diagonale. Une fois ces deux rituels terminés, la vaisselle égouttant à coté de l’évier, je rejoins un salon pour lire au coin du feu. Ou bien un autre, mais sans comtoise celui là, pour regarder plus confortablement un film, quelque série télévisée ou peut-être même pousserais-je ma vieillesse jusqu’à m’éclater devant une spéciale de Questions pour un champion pendant qu’une brique chauffe dans les braises de la cheminée.
La fatigue me gagnant, la journée se termine dans la chambre. Je réchauffe les draps avec la brique avant de me glisser sous un édredon de plumes dont le poids remplace la chaleur d’un corps aimé jamais rencontré. Je sombre ainsi dans le sommeil. Ayant travaillé pour moi, ayant sué pour ma propre subsistance.


